L'après-midi du 18 mars 2017 à Mâcon

L'après-midi du 18 mars 2017 à Mâcon
31/03/17 à 10:55

ASSOCIATION PRÉSENCE D’HENRI GUILLEMIN

COMPTE RENDU DE LA SEANCE PUBLIQUE DE L’APRES-MIDI DU 18 MARS 2017

« Je me souviens d’Henri Guillemin »

 

La présidente, Joëlle Pojé, accueille les invités et participants, appelés à dire dans quelles circonstances ils ont rencontré Henri Guillemin ; elle remercie aussi les personnes non adhérentes de l’association venues spécialement pour écouter ces témoignages et participer aux échanges.

 

Jean Guy. Il a été régisseur des salles de théâtre de Mâcon pendant toute la période où Henri Guillemin donna des conférences annuelles dans sa ville natale. Ce fut tout d’abord en 1972-74 dans la salle municipale de la mairie (qui est aujourd’hui salle de réunion du Conseil municipal) ; puis, de 1975 à 1984, dans le nouveau bâtiment du Centre d’Action Culturelle  de Mâcon : « J’ai enregistré les conférences d’Henri Guillemin et ainsi j’ai pu faire don à votre association de deux d’entre elles : celle sur Staline (1978) et celle sur la Guerre d’Espagne (1979). Il commente malicieusement : Pour moi, Guillemin, c’était « l’homme de profil ». C’est comme ça que je le voyais !" Jean Guy raconte : « Guillemin procédait toujours de la même manière : il entrait sur la scène avec, pour seul document un papier à la main de la taille d’une petite enveloppe, griffonnée de quelques mots, prononçait sa conférence, yeux rivés sur le public, sans interruptions ; disait merci à la fin, tournait les talons pour sortir, rejoindre son épouse et quelques amis qui l’attendaient.

Il ne tenait pas à engager un débat avec l’auditoire, pourtant très attentif, voire subjugué. Les quelques mots qu’il échangea avec le public, ce fut tout à fait exceptionnel et bref. »

 

Jean-Marie Borzeix. Cet invité est tout d’abord présenté par son ami (membre de l’APHG) François Colcombet, lui-même ancien magistrat et l’un des fondateurs du Syndicat de la Magistrature en 1967-68. Il nous apprend que M. Borzeix fut le premier à écrire un livre sur François Mitterrand (Mitterrand lui-même, Stock 1973). Et c’est par lui que F. Colcombet a entendu parler pour la première fois de Guillemin.

JM Borzeix situe ensuite les circonstances dans lesquelles il a rencontré Guillemin :

 

« Je travaillais alors aux éditions du Seuil ; Jean Lacouture me fit savoir que Guillemin cherchait un éditeur pour son Péguy, alors qu’il publiait habituellement chez Gallimard, la plus prestigieuse maison d’édition française. Je pris rendez-vous et allai le rencontrer à Neuchâtel où il habitait depuis la guerre. J’y trouvai un personnage en complet décalage avec l’image que m’en donnait l’intelligentsia parisienne : rien d’un homme buté, péremptoire, distant ou ostentatoire ! Il vivait dans une maison modeste, entouré par son épouse…et beaucoup de livres ! A partir de cette rencontre nous devînmes des ‘’amis de vieillesse’’ ; nous échangeâmes beaucoup de lettres, parfois réduites à quelques mots, avec beaucoup d’émotion de sa part. Son Péguy fut publié par le Seuil. Comme plusieurs autres ouvrages, dont  L’Affaire Jésus  qui connut un beau succès commercial.

Lorsque je devins Directeur de France Culture en 1984, je pus constater qu’il était très connu dans les médias audiovisuels francophones de Suisse, Belgique et Canada, mais beaucoup moins en France. J’avais créé à France Culture une émission de prestige, « Le bon plaisir de… », diffusée chaque samedi après-midi. L’une des premières fut consacrée à Henri Guillemin qui invita à y participer pendant 2h30 quelques-uns de ses amis écrivains et intellectuels. Je lui ai confié par ailleurs une série de causeries face au micro, genre où il excellait, sous le titre « Les historiens racontent ». Ces émissions, souvent rediffusées, ont connu un grand succès.

Henri Guillemin gagna ainsi en notoriété. Mais la plupart des historiens continuèrent à le regarder avec une certaine méfiance, qu’ils appartiennent à l’Ecole des Annales ou qu’ils soient proches de la revue « L’Histoire ». Ils étaient déroutés par ce personnage solitaire qui fouillait des archives méconnues, qui jugeait et condamnait, qui était à leurs yeux surtout un pamphlétaire passionné ou un militant.

Il est vrai que Guillemin, venu de la littérature et non de l’histoire, est fasciné par les individus, par leurs passions, leurs faiblesses, par l’humain trop humain. Dans tous ses travaux, il aspire à « raconter ». Autre singularité : il ne cherche pas à dissimuler ses opinions. Ainsi s’afficha-t-il avec François Mitterrand qui lui fit l’honneur de lui rendre plusieurs fois visite dans sa maison de Bourgogne ainsi qu’au château de Cormatin. »

Jean-Marie Borzeix termine son propos par une anecdote : Henri Guillemin lui fit un merveilleux cadeau, le jour de son anniversaire, en l’invitant à s’allonger à côté de lui un après-midi de printemps, sous les pommiers en fleurs. Pour faire la sieste…

  

Dans les échanges avec la salle, JM Borzeix remarque notamment : « Guillemin a échappé à la doxa marxiste ; mais il n’a pas assez attaché assez d’importance à l’étude des totalitarismes (nazisme, fascisme, communisme). Il fallut attendre les travaux de Paxton pour que soit reconnue en France l’initiative du gouvernement Pétain dans la persécution des Juifs ; Guillemin a méconnu la Shoah. »

 

Patrick Berthier, grand spécialiste d’Henri Guillemin, qui vient de publier chez Utovie une bibliographie actualisée de cet auteur sous le titre Guillemin, une vie pour la vérité, intervient ensuite : « C’est en khâgne à Lyon, au Lycée du Parc où était passé avant moi Henri Guillemin, que j’ai entendu parler de lui pour la première fois. Le professeur d’histoire, Alfred Rambaud nous recommandait de lire Le coup du 2 décembre ; ensuite je lus Précisions, puis Regards sur Bernanos. Par la suite j’ai écrit des recensions dans la revue des Jésuites, Etudes, pendant une dizaine d’années, dont une sur son Regards sur Bernanos qui me valut de recevoir un courrier de lui : premier contact (1976). Ma première rencontre marquante avec lui consista en un enregistrement réalisé sur trois jours à sa maison de la Cour des Bois. C’était à la demande de Jean Sulivan, directeur de collection chez Gallimard qui voulait faire connaitre cet intellectuel, et Guillemin devint ami avec lui au point de publier un ouvrage sur leurs rencontres. Ce travail enregistré fut revu et corrigé par HG et j’en tirai deux ouvrages, publiés sous mon nom : Le cas Guillemin et Guillemin, légende et vérité.

Ce que je retiens de lui, c’est un homme affable, abordable, simple, aimant raconter des anecdotes…Dans ses travaux, il a été parfois trop rapide, mais je conviens qu’il l’a reconnu. En revanche, j’estime que son travail le plus approfondi se trouve dans ses ouvrages sur Les origines de la commune. »

 

Dans les échanges avec la salle, Patrick Berthier précise : « Guillemin se sentait tenu à l’écart par les historiens et par la télévision française. De ce fait, il écrivait dans une large palette de journaux ou revues : du côté du parti communiste, l’Humanité lui a fait plutôt bon accueil, quoi qui qu’il s’en défende ; Aragon l’accueille dans les Lettres Françaises. Il écrit dans les Temps modernes où il connait Sartre depuis l’ENS. Il écrit aussi dans le Figaro, et dans Constellation (titre des éditions Rencontre de Genève), etc.

De même, il donne des conférences aussi bien à Bruxelles au Cercle d’Education Populaire, qu’aux Grandes conférences catholiques ou au Festival d’été de Spa.

 

Martine Jacques. C’est une agrégée de Lettres modernes, qui enseigne à l’Université de Dijon et à l’ESPÉ de Mâcon. Elle s’intéresse à la place de Guillemin dans la critique littéraire. Sa thèse de doctorat, traitant notamment des utopies et contre-utopies des Lumières, l’a amenée à étudier Guillemin dans ses travaux sur Rousseau et Hume.

Elle travaille actuellement sur la « réception » des textes littéraires : « On ne peut se dispenser de prendre en compte la subjectivité du lecteur dans sa « réception » du texte. Autrement dit, malgré la précision des citations et des références données par les auteurs d’études, ce que comprend et ce que retient le lecteur est souvent en décalage avec les données du texte lu par lui. Car la ‘’subjectivité’’ du récepteur se joue de la forme figée et ‘’objective’’ du texte et de l’appareil critique de l’émetteur »

 

La présidente termine la séance en lisant une communication de Jean-Marc Carité :

 

Pourquoi devenir, être éditeur d’Henri Guillemin ?

 

« Avant 18 ans, déjà, j’ai découvert Henri Guillemin par ses livres envoyés par Gallimard en service de presse à mon père, Maurice Carité.

Tous deux s’étaient rencontrés chez Marc Sangnier dans les années 30, au moment de Jeune République (qui succéda au Sillon) et du Front Populaire.

Il y eut une grande fidélité réciproque, mon père chroniquant régulièrement les livres de Guillemin dans ses collaborations diverses, avec un échange épistolaire suivi.

 

Dire que je suis tombé dans la marmite enfant serait exagéré sans doute. Mais, enfin, avant de devenir éditeur, un de mes premiers « vrais » articles fut consacré à sa Jeanne d’Arc.

 

Le virus dès lors était à l’œuvre.

Succédant à mon père, mais dans d’autres publications, je recensais les nouveaux livres d’Henri Guillemin. Jusque dans une revue que j’avais fondée : « Tripot » (revue « mal famée ») que j’éditais depuis 1974 avec Marie Fougère, femme de ma vie, active complice, et réciproquement, de nos engagements.

 

En 1977 nous rendons visite à Guillemin à Neufchâtel en Suisse pour préparer un numéro spécial de cette revue, le numéro 20 « Avec Henri Guillemin ».

Plusieurs heures d’entretien. Un repas simplement partagé. Un petit clopet pour lui. Reprise. Puis visiblement (Jacques Bertin eut la même impression une décennie plus tard), il en avait déjà assez dit, et puis le travail l’attendait… Et, justement, nous avions un train à telle heure, ce serait dommage de le rater. De toute manière le charme et la force de convictions avaient opéré.

 

Nous ramenions cet enregistrement comme une pépite que nous avons publiée, très largement revue et corrigée (voire expurgée) par HG lui-même, dans cet hommage « Avec Henri Guillemin ».

Nous avions aussi publié, republié dans cette revue, son texte  Rappelle-toi, petit  qui raconte le coup d’état de Napoléon III vécu dans un petit village du mâconnais. Texte que nous avons édité ensuite dans notre collection « Jeunesse ». Modeste début, certes, mais début tout de même de l’édition de son œuvre.

 

Dès lors, nous nous sommes enhardis et lui avons proposé chaque fois que cela nous semblait possible de rééditer ses ouvrages édités hors « grandes » maisons et épuisés sans reprise envisagée.

Il y eut ainsi son Zola, légende et vérité, ses autres livres jeunesse, puis son Napoléon tel quel (réédité sous le titre Napoléon, légende et vérité).

Ce nouveau titre collait pour nous à l’historien (même si notre changement le chagrina un peu), d’autant plus que nous avions dans le même temps rencontré Patrick Berthier qui venait de publier chez Gallimard Le Cas Guillemin et était en panne pour le complément refusé par Gallimard (ça aurait fait un livre trop gros…). Il préparait une bibliographie d’HG. Nous avons donc édité la seconde partie du travail de Patrick Berthier sous le titre  Guillemin légende et vérité, ce qui nous semblait cohérent. Puis ce fut le tour de sa bibliographie sous le titre Soixante ans de travail, dont une nouvelle édition entièrement revue et actualisée vient de paraître à nos éditions (Guillemin, une vie pour la vérité).

« Quel incroyable turbin s’est infligé Pat. B. pour construire ça… Il y fallait de l’abnégation » nous écrivit Henri Guillemin à la réception de cette bibliographie.

 

Et nous avons compris alors la dimension extraordinaire de l’historien, sa profonde simplicité et humilité (même si parfois « surjouées », en bon acteur).

 

Sa confiance, paternelle et fraternelle, en notre travail, nous a aussi permis, pas à pas, d’envisager sans inquiétude d’être « éditeurs » d’HG. Ce qui quelques années auparavant paraissait impossible, inaccessible. Même si, je le cite pour le plaisir, notre ami éditeur Robert Morel conseillant à un jeune auteur de nous envoyer ses manuscrits, et devant l’ignorance de cet auteur à notre égard, lui asséna : « Mais, oui, Carité, c’est le Gallimard de l’an 2000 ». Le Gallimard sans doute pas, l’éditeur d’Henri Guillemin, à l’évidence oui.

 

Il fallut bien sûr rester sourd aux critiques malveillantes et attentifs aux bienveillantes. Car les médias avaient tendance à assimiler l’éditeur à l’auteur. Mais, au final, dans notre « catalogue » des alternatives, la vision critique de l’Histoire d’Henri Guillemin a toute sa place.

Pour étayer ces critiques, on a discuté à l’infini de l’histoire passionnée et de l’histoire objective… jusqu’à admettre désormais, comme il le soulignait lui-même, que l’objectivité, en cette matière en tout cas, n’existait pas et qu’il fallait, là aussi, arrêter de nous raconter des blagues. Objectif, Michelet ? A d’autres…

 

Lui, comme nous à notre dimension, n’avions pas choisi la facilité. A contre-courant de tous, son Napoléon reste pour nous symbolique d’un engagement entier et passionné.

Certes nous nous situions dans la même philosophie politique, mais cela n’expliquait pas tout. Il y avait aussi, et sa correspondance avec lui le montre bien, la même envie « d’autre chose », d’une société apaisée et égalitaire.

 

A sa disparition il devint vite évident que son œuvre qui n’était plus entretenue par la flamme de son combat et des polémiques qu’il engendrait (je réfute à ce sujet tout à fait le mot qui me semble maladroit de « polémiste » pour HG : ça n’a jamais été lui qui lançait des polémiques, mais bien ses adversaires) que son œuvre donc perdait rapidement de l’intérêt pour ses éditeurs passés.

Dès lors, avec l’amitié indéfectible de Philippe Guillemin, son fils aîné, nous avons « récupéré » peu à peu tout ce qui était épuisé. Jusqu’à ce que Gallimard se rende à la raison et libère les droits sur cette œuvre qu’il ne défendrait plus.

La maison d’édition Arléa suivit, très gentiment, précisant que cet ensemble chez Utovie « faisait sens ». Avec Le Seuil il fallut faire jouer la clause contractuelle de non-réédition pour récupérer les droits.

 

Nous voici en 2017 et l’ensemble de ce travail est à nouveau mis à disposition du public. Et il faut suivre, bien sûr, l’injonction de Patrick Berthier : « Ne vous contentez pas de regarder Youtube : lisez Henri Guillemin…»

Alors, aujourd’hui : fierté d’éditeur d’avoir mené à bien ce travail imposant démarré en 1977. 40 ans, ça n’est pas rien. Fierté aussi de rester fidèles à nos convictions.

 

En conclusion, à la question posée dans le titre : « Pourquoi devenir, être éditeur d’Henri Guillemin », je réponds : par passion.

Par passion commune de la vérité historique et par fidélité à nos convictions ».

Aucun commentaire pour le moment.
Laisser un commentaire :

Le site de référence sur Henri Guillemin